Je demeure prisonnière, mère enchaînée des vivants, qui voit tout – oui, mais pas tant que cela, car elle ne sait pas si ce qu’elle dit induit ou prophétise les événements…
Cassandre. La malcastrée. Maniaque, infantile : un réflexe génial qui la ramène à sa chambre psychiatrique. Kidnapper un enfant ou être traitée comme telle. « (…) en tout cas je n’ai jamais vu le diable et encore moins Dieu. J’ai vu des fonctionnaires, des prêtres, des policiers, des médecins, des infirmiers, des gardiens et encore quelques petits hommes, toujours déguisés dans la maison miroir. J’ai brisé tous les miroirs ». (Emma Santos, La malcastrée)
C’est à travers une violence théâtrale spécifique que la pièce peut parvenir à produire du sens. La violence en jeu ici découle de la privation de catharsis – de résolution et de purification – et s’exerce par la répétition, l’insistance et l’impossibilité de clôture. Un effet traumatisant, à la fois pour des raisons symboliques (le refus de la victime de devenir un symbole mort) et pour des raisons sensorielles (l’articulation entre son, rythme, corps, espace et le contraste entre mots intelligibles et inintelligibles), qui persiste tant qu’il n’a pas été élaboré et qui, pour cette raison même, appelle une élaboration.
Wash your hands, ‘till they’re covered in blood : une dialectique aztèque de la stabilité. Entre la machine à sérum qui entretient le coma et le sang nécessaire au maintien de l’ordre cosmique surgit un oxymore chantable – qui marque la transition entre la présence écrasante de Cassandre et son calvaire.
La scène Panic occupe la place de ce qui pourrait être la scène d’extase prophétique de Kassandra. Son discours, toutefois, n’est plus prophétique, mais un discours de désespoir et de défi lancé à la fois au public et aux personnages environnants. Lúcio construit une camisole de force avec une corde, donnant l’impression qu’il veut soit la faire taire, soit arracher l’extase hors d’elle ; le soin psychiatrique – plus violent de la part de Lúcio, plus tendre de la part de Clytemnestre – crée une ambiguïté entre un moment intense de révélation religieuse et une réaction panique. Jusqu’à cette scène, les mouvements ritualisés et le discours fracturé tentent de révéler la tension entre le psychopathologique et le religieux. C’est cependant dans cette scène que cette tentative culmine : la frontière tremblante entre folie et révélation, une atmosphère résiduelle et intime où mythe, prophétie et délire deviennent indiscernables, et où intervention psychiatrique et intention religieuse convergent.
Un déplacement s’opère qui rend efficace la répétition des éléments de la première scène, transformant ce qui aurait pu être un mouvement circulaire (Kassandra revient à son point de départ, prononçant les mêmes mots avec difficulté) en une spirale – ce qui aurait pu s’achever en un point devient une continuité inconclusive.
Lullaby. Temps déporté. « Dans les camps de concentration, ce ne sont pas les projets d’avenir qui sauvent. Dans le camp de concentration, il n’y a pas d’avenir, mais un temps déporté. La projection de tout un univers sur un seul objet s’impose de telle manière que seul celui-ci existe, et non plus le corps qui est battu. » (Gisela Pankow, L’homme et sa psicose). Cela constitue un besoin de survie désespéré : transformer quelqu’un – en l’occurrence soi-même – en fonction symbolique qui se retire de la douleur concrète. La tentative de créer ce temps déporté est commune à tous les personnages entourant Kassandra.
L’arbitraire devenu prémonitoire.
L’exil nécessaire à la reformulation du présent.
Un dehors vertigineux qui ruine la légitimité de ses fondements.
La pensée commence toujours en dehors d’elle-même. Ekphron.
Le paradoxe est l’engrenage du théâtre. La mélancolie est son génie et son destin lointain – trop lointain, au point que, dans cette distance irréductible, réside sa valeur politique.
Vivant de la perte, de l’impermanence, de l’instabilité, de l’inconstance, de l’indétermination. Aucun refuge subjectif, aucune consolation extérieure – et la transgression est trop facile. Difficile est l’exil des catégories – un exil volontaire au sein de l’expérience humaine. Mélancholie, crise intempestive de la prophétise.
« L’irrationalité hante la raison : c’est elle qui, différentialité première, hallucine le réel. » (Cédric Lagandré, L’inspiration des Grecs).
Il arrive que l’intention soit trouvée au-dedans de l’intensité.
Le lieu devrait résonner dans la parole elle-même.